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1845: La mort de l’oncle célibataire d’Algérie

#challengeUproG du mois : « un mort en Algérie. ».

Vue générale d’Alger en 1847, Bettinger, ANOM

Nous travaillons sur la généalogie de la famille LAUNEY de Livarot, en Normandie, et c’est le contrat de mariage de Gustave LAUNEY, le 9 février 1863, qui nous met sur la piste de l’Algérie. Ce document révèle que le marié était copropriétaire d’un domaine connu sous le nom d’Aïn-Kala, dans le Sahel d’Alger, qu’il avait hérité d’un oncle maternel, Jean BERTHELOT, mort en Algérie le 1er septembre 1845. Surprise exhaltante, car ce décès va nous offrir l’occasion d’un petit plongeon archivistique dans les tumultueuses années des débuts de la colonisation de l’Algérie.

L’acte de décès de Jean BERTHELOT nous apprend qu’il était célibataire, propriétaire, âgé de 42 ans et domicilié à Aïn-Kala, dans la commune d’Ouleb-Fayet, dans l’arrière-pays d’Alger. On découvre aussi qu’il n’était pas seul en Algérie. Celui qui vient déclarer le décès est Joseph BERTHELOT, son frère, âgé de 47 ans, propriétaire à Kadous, un village colonial voisin.

Acte de décès de Jean Berthelot, Archives nationales d’outre-mer

Les BERTHELOT étaient une famille de négociants en lin et en toiles de lin de Vimoutiers, dans l’Orne. Il y avait quatre garçons et deux filles, dont la mère de Gustave LAUNEY. La question est donc de savoir quand et comment deux des fils BERTHELOT (Jean et Joseph) se sont-ils retrouvés en Algérie ?

Les archives du Moniteur Algérien, le journal officiel de la colonie apportent des éléments de réponse. On y découvre des transactions immobilières faites par Joseph BERTHELOT en août et septembre 1834 et par Jean BERTHELOT en octobre 1835. Joseph acquiert trois haouchs (domaines agricoles), près de Boufarik et Blidah, dans le territoire de la tribu des Béni-Khetil, tandis que Jean fait l’achat de l’haouch Aïn-Kala, situé dans le Sahel d’Alger, et qui était un immense domaine de plusieurs centaines d’hectares, dont 90% était couvert de broussailles. Le tout fut acheté à des maures, selon la législation foncière musulmane, puisque la colonisation n’était pas encore institutionnalisée et reposait alors sur des initiatives privées.

Pour autant les deux frères n’habitent pas encore en Algérie et ces transactions sont réalisées par le biais de leur mandataire, Armand Gabriel ROZEY. Ce dernier est négociant à Alger, mais natif, comme les BERTHELOT, de Vimoutiers. Il est le cousin d’un cousin éloigné des BERTHELOT qui travaille avec Joseph comme négociant en lin à Douai.

Qui est Armand ROZEY ?
Armand Gabriel ROZEY est installé à Alger depuis mai 1832. Il « fut quelque peu oublié », nous dit le journal « L’Afrique du Nord illustrée » en 1924, mais il était bien parmi les plus fervents défenseurs de la colonisation dans les années 1830 et 1840, à une époque où la monarchie de Juillet ne savait encore vraiment que faire de la conquête algérienne. « La colonisation est un rêve », disait Rozey. Baudicour, dans son « Histoire de la colonisation de l’Algérie », le présente comme « l’organe le plus fidèle des colons d’alors ». Il fut élu vice-président de la Chambre de commerce d’Alger en 1833 et publia de nombreux mémoires en faveur de la colonisation. Il sera président de la Société Coloniale, lieutenant-colonel de la milice africaine et membre du Conseil supérieur de santé. Baudicour précise qu’il avait en France un grand nombre d’amis qu’il avait convaincus de fonder des exploitations agricoles en Algérie.

Un ouvrage de référence de Rozey

Les BERTHELOT faisaient donc partie des accointances du fervent promoteur de la colonisation qu’était ROZEY. Mais pourquoi de prospères1 negociants en lin s’intéresseraient-ils donc à cette colonie instable en situation de guerre ? Il se trouve que l’Algérie présentait un fort potentiel pour la culture du lin et que Joseph BERTHELOT n’était pas seulement négociant en lin mais qu’il était aussi négociant en graine de lin de Riga, une variété qui fut effectivement introduite par les colons en Algérie. Il faudra cependant attendre 1844 pour voir les frères BERTHELOT s’installer en Algérie, après la « pacification » de la région algéroise et les débuts de la colonisation d’Etat. Comment le sait-on ? Et bien Joseph BERTHELOT apparait encore sur l’annuaire du commerce, à Douai, au 1er novembre 1843 après quoi il s’installe en Algérie où nait sa fille au mois de juillet. Quant a Jean, il devait être arrivé peu de temps avant sa mort en 1845, car lors de l’homologation de ses titres de propriété par ses héritiers il est indiqué comme « demeurant en son vivant à Vimoutiers ».

Les frères BERTHELOT se sont installé dans la ceinture du Fahs d’Alger, Jean dans son domaine d’Ain-Kala et Joseph, non loin, à Kadous, un des villages coloniaux que le gouvernement avait décidé de construire en 1842. Pour l’occasion d’ailleurs, Jean BERTHELOT avait été exproprié de parcelles pour créer les villages d’Ouleb-Fayet et de Saint-Ferdinand (Souidania). A la mort de Jean, son frère va gérer l’exploitation du haouch d’Ain-Kala, tout en demeurant à Kadous. Veuf en 1859, il décède l’année suivante, laissant 3 enfants de 28, 16 et 13 ans qui feront souche en Algérie et en Tunisie. Une veritable bataille juridique eu lieu autour des héritages des oncles Jean et Joseph BERTHELOT, de la délimitation de leurs domaines, et de l’indemnisation des parcelles expropriées. Tout ceci conduira à la vente aux enchères en 1865 de l’haouch Ain-Kala, « réduite » à 438 hectares.

Les migrations ont de passionnant d’avoir souvent elles-mêmes leur propre généalogie : qui a précédé qui ? Qui a fait venir qui ? Ainsi, ROZEY a fait venir Joseph BERTHELOT, qui a fait venir son beau-frère Ambroise THÉDREL, qui a lui-même fait venir son beau-frère Jean-Baptiste MOPTY, etc. On découvre ainsi que le neveu des BERTHELOT, Gustave LAUNEY, celui du contrat de mariage de 1863, était lui-même venu vivre en Algérie. On le voit nommé en 1855 greffier de la justice de paix de Douera et en 1861 remplir les fonctions de notaire, avant donc de rentrer en France pour se marier. On découvre cependant qu’en octobre 1866, il est témoin au mariage de sa cousine en Algérie et qu’il est dit domicilié à La Bouzaréah, une vraie surprise biographique, puisque 10 mois plus tôt et 10 mois plus tard, LAUNEY déclarait la naissance de ses enfants, à Vimoutiers, où il était domicilié. Sa deuxième experience Algérienne aura donc été brève et nous serions sans doute passé à côté sans la mention du décès de cet oncle célibataire d’Algérie.

L’immense territoire acheté par Jean Berthelot en 1835, autour de la ferme d’Ain-Kala (carte BNF de 1844)

1 En 1840, Joseph BERTHELOT est un citoyen « éligible », c’est a dire qui paye plus de 500F d’impôts directs

Sources :

  • Registres d’Etat-Civil dit Européen de l’Algérie francaise, Archives Nationales de l’Outre Mer (ANOM) [en ligne]
  • Le Moniteur Algérien : journal officiel de la colonie, 1832-1857 [en ligne]
  • Bulletin judiciaire de l’Algérie, 1830-1848 [en ligne]
  • BAUDICOUR Louis de, « Histoire de la Colonisation de l’Algérie », 1860 [en ligne]
  • FAUCON Narcisse, « Livre d’Or de l’Algérie », 1889 [en ligne]
  • SOUVIRON A. R., « De la culture du lin en Algérie », 1860 [en ligne]
  • TRUMELET Corneille, « Bou-Farik : une page de la colonisation algérienne », 1887 [en ligne]
  • ROZEY Armand-Gabriel, « Esquisse rapide et historique sur l’adminstration de l’Algérie depuis 1830 », 1842 [en ligne]

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