… des insultes qui font perdre le sang-froid.
#challengeUproG du mois : « un fait divers ».

Pour ce billet consacré à un fait divers, nous sommes le 7 octobre 1885 et le journal L’Avenir du Morbihan rapporte un fait divers dans sa rubrique « nouvelles générales de Bretagne ».
« Le 30 septembre, le nommé Donio, fermier à Port-Dinan, en Crédin, est mort à la suite de coups reçus dans une rixe avec un sieur Robin-Morhéry, entrepreneur à Saint-Samson. Le parquet informe. »
L’article manque cruellement de détails et n’est pas couvert par les autres journaux comme Le Morbihanais ou Le Petit Breton mais si « le parquet informe » c’est donc qu’il doit y avoir quelque chose à chercher du côté des archives judiciaires, conservées aux Archives Départementales de Vannes. On y retrouve en effet, sous la cote 2U2 671, la décision rendue par la cour d’Assises du Morbihan le 9 décembre 1885 concernant « Adolphe Louis Marie Charles Napoléon ROBIN-MORHÉRY, entrepreneur de travaux à St-Samson, jugé pour coups mortels ». C’est bien notre homme, et il s’agit du fils du médecin et chansonnier dont on a parlé dans l’article précédent.

On croit souvent que nos ancêtres ont laissé peu de traces mais on a tort. Dans ce dossier judiciaire on trouve de nombreuses pièces : acte d’accusation, rapports de gendarmerie, rapports d’experts, témoignages, antécédents, etc… Difficile pour le généalogiste de ne pas se réjouir d’un tel trésor et de trouver cet évènement toutefois regrettable. On apprend dans ce dossier jusqu’à la physionomie de l’accusé, mesurant 1m68, ayant le teint foncé, les yeux bleus, les cheveux et la barbe grise. On y apprend aussi l’existence d’une ancienne condamnation de 1858 pour avoir chassé sur le terrain d’autrui sans le consentement du propriétaire. Mais surtout, on y apprend les détails de cette malheureuse affaire de coups mortels :
Le 29 septembre 1885, Adolphe MORHÉRY, 48 ans, accompagné de son fils et de trois amis, chassait sur le territoire de la commune de Crédin. S’avançant le long de la route, le petit groupe croisa le chemin d’une charrette de fumier conduite par Guillaume DONIO, fermier, 61 ans. Selon les dires du fermier, l’un de ses chevaux pris peur à la vue des chasseurs et la charrette manqua de se renverser au moment de tourner dans un champ. Selon lui, il invita les chasseurs à reculer mais ils n’en firent rien et auraient répondu par des moqueries, ce que les chasseurs contestent. Pour eux, DONIO perdit son sang-froid en même temps que le contrôle de son véhicule et il se mit à les apostropher, sans raison apparente : « Tas de salauds ! » leur lança t-il suivit d’autres termes qui nous paraitraient presque gentillets aujourd’hui, mais qui étaient hautement insultants à l’époque : « Tas de cochons ! Tas de vaches », insultes confirmées par deux fermiers se trouvant à une centaine de mètres de là et qu’une haie de houx empêchait de voir la scène mais pas d’entendre les noms d’animaux proférés.
Parmi les insultes, une en particulier semble avoir fait escalader la situation : celle de « Banqueroutiers ! » que MORHÉRY crue dirigée tout spécialement contre lui, sans doute à raison puisqu’on apprend dans ce dossier qu’il avait été déclaré en faillite huit ans auparavant. MORHÉRY pénétra alors dans le champ, demandant si c’est bien à lui que le fermier s’adressait. D’après celui-ci, MORHÉRY le mis en joue avant de poser son fusil et d’en venir aux mains mais tous les témoins réfutent la mise en joue. DONIO s’était par contre saisit de son fouet mais MORHÉRY l’intercepta avant qu’il ne s’abattit et le brisa en morceaux. Les deux hommes se saisirent alors au collet et tombèrent, DONIO en premier et MORHÉRY sur lui. DONIO déclara qu’il ressentit aussitôt une vive douleur dans l’abdomen. Il se leva péniblement, appela son domestique pour s’occuper du fumier et rentra chez lui courbé en deux. Il eut le temps de signaler l’incident à un gendarme qui se présenta à son domicile puis il est mort le lendemain des suites d’une péritonite causée par une déchirure du petit intestin. D’après le médecin chargé de l’autopsie, la cause de cette déchirure est une forte pression exercée sur le ventre, que l’accusation imputa au pied ou au genou de MORHÉRY lorsque celui-ci tomba sur DONIO.

Le parquet tenta de présenter MORHÉRY comme un homme emporté, ce qui fut contredit par les témoignages de notables du coin, dont le maire et le juge de paix de Rohan. La défense tenta quant à elle de présenter DONIO comme le véritable agresseur et à la suggestion que MORHÉRY eut mieux fait de négliger l’outrage et de passer outre, elle répondra un argument digne de ce siècle duelliste : « cela est vrai dans la bouche du sage mais en réalité, y a-t-il beaucoup d’hommes capables d’agir ainsi ? ». La défense tentera toutefois d’imputer la mort de DONIO à un coup de brancard reçu par lui lorsque sa charrette manqua de se renverser.
Honneur baffoué ou pas par les insultes de cochon et de banqueroutier, le jury, à la majorité, prononça MORHÉRY coupable de violences et voies de fait, mais il n’a pas retenu les conséquences mortelles. Le président des assises condamna MORHÉRY à six mois de prison et au paiement des frais de justice.
MORHÉRY formera un recours en grâce estimant que sa condamnation fut obtenue par une pression exercée sur le jury. Cette grâce lui fut refusée, le parquet invoquant de nouveau la réputation de MORHÉRY comme celle d’un homme brutal et violent qui n’a manifesté aucun regret et qui plus est « considéré dans le pays comme responsable de la ruine d’un grand nombre de paysans » (sa faillitte était celle d’un commerce de grains). MORHÉRY sera finalement mis en liberté conditionnelle après avoir passé quatre mois en prison.
En généalogie les trouvailles en appellent d’autres, il nous a donc ensuite été possible de mettre la main sur le jugement de failitte de 1877, fourbu de détails comptables autant que personnels. On y trouve ainsi l’inventaire de tout ce que MORHÉRY possédait, comme par exemple ses 13 chemises, ses 2 parapluies, ses 47 draps ou ses 94 serviettes. Qui a dit que nos ancêtres n’avaient pas laissé de trace ?
