Les faire-parts de décès sont une source particulièrement fascinante en généalogie car ils offrent une véritable cartographie des familles. Parfois, certains peuvent faire surface de manière inattendue, comme celui d’Henry Marchand, décédé en 1904, récemment apparu sur eBay.

Ce qui surprend souvent le lecteur contemporain face à un faire-part du XIXᵉ ou du début du XXᵉ siècle, c’est l’ampleur de la parentèle mentionnée. De nos jours, avec l’individualisation de la société, la notion de la famille s’est ressérée sur un noyau nucléaire, mais autrefois la famille formait un réseau bien plus large et structurant. La mort, aujourd’hui vécue comme un événement intime, avait alors une dimension collective : le faire-part devenait une manière d’afficher la cohésion du groupe familial, son étendue, mais aussi sa « qualité », à travers les titres, fonctions ou décorations.
Pour le généalogiste, ces listes de noms sont un véritable trésor. Elles offrent une photographie des relations intrafamiliales à un instant donné : on y lit les proximités, mais aussi les ruptures car les absences sont aussi parlantes que les présences.
Tout le monde à l’appel!
La première étape avec un faire-part de décès c’est de faire l’appel, c’est a dire déterminer qui est présent et qui est absent. Il faut donc commencer par reconstituer l’ensemble de la famille du défunt. Dans le cas d’Henry Marchand, une cousine manque à l’appel sur le faire-part : Mme Poirier. Pourtant lors de son mariage, une quarantaine d’années plus tôt, elle avait choisi Henry Marchand comme témoin. Que s’est-il passé depuis ? S’agit-il d’une rupture familiale ? Ou bien d’une difficulté à la désigner correctement ? Pouvait-on écrire simplement « Madame Poirier », au risque de suggérer un divorce implicite ? « Mme veuve Poirier » ? Ou bien « M. et Mme Poirier » alors que Monsieur était absent sans nouvelle depuis 1878 ? Le doute demeure mais l’omission du fils Poirier dans la liste des cousins de la génération suivante, pourrait toutefois plaider en faveur d’une rupture réelle.
Certaines absences sont en revanche sans équivoque. Le faire-part révèle une rupture manifeste entre Mme Marchand et plusieurs membres de sa propre famille, notamment sa belle-mère et son demi-frère. On peut également déduire, par ce jeu de présences et d’absences, que parmi ses cinq oncles et tantes, Mme Marchand n’avait entretenu de liens étroits qu’avec deux d’entre eux. Cela correspond bien au climat de tension et de dispersion qu’on avait déjà observé dans la famille de Mme Marchand et cela nous permet d’affiner la lecture psychogénéalogique de cette famille.

Des patronymes à élucider (mon cher Watson).
La fin des faire-part est sans doute la partie la plus stimulante pour l’enquêteur familial prêt à relever le défi.
On peut lire dans celui-ci « et les familles RAVETON, COLIN, GOUT, LHEUREUX, POYARD, MAUCHE, POULET, LECLERC, BERARD »… Aucun prénom pour nous aider à identifier ces personnes. Qui sont t-elles ?
Trois noms sont immédiatement identifiables : Poyard (nom de jeune fille de la mère du défunt), Raveton et Poulet. Frédéric Raveton, ténor du barreau parisien, était le cousin germain de la mère de Mme Marchand. Il en avait été le curateur et l’avait pour ainsi dire élevée. Sa fille était devenue Mme Poulet. Rien de surprenant à les voir associés au deuil.
Un autre nom intrigue : Colin. En 1878, Henry Marchand avait été témoin au mariage d’une cousine. Parmi les autres témoins figurait un certain Armand Colin — le célèbre éditeur, fondateur de la maison du même nom, qui publiera d’ailleurs en 1889 un roman d’Henry Marchand. Les deux hommes se connaissaient donc, mais cela suffit-il à expliquer la présence du nom Colin sur le faire-part ?
Colin est un patronyme courant, et l’hypothèse paraît d’abord fragile. Pourtant, en suivant cette piste, les recoupements apparaissent rapidement. Les filles d’Armand Colin, mariées, sont devenues Mme Leclerc et Mme Bérard — deux noms figurant sur notre liste. En poursuivant l’enquête dans la généalogie de l’éditeur, deux autres patronymes de la liste émergent : Gout et Lheureux. Mme Gout était la sœur de Mme Colin, et leur mère était née Pauline Lheureux.

Au détour de nos recherches, tous ces noms nous ramènent à une scène bien plus ancienne, documentée grâce à Gallica : une joyeuse soirée de novembre 1847, réunissant un petit cercle amico-familial d’employés des ministères, au 9 rue Suger à Paris. On y raconte un pari sur le sexe d’un enfant à naître — l’écrivain J.-K. Huysmans. Mme Marchand (mère d’Henry) est certaine qu’il s’agira d’une fille tandis que Jules Badin (père de la future Mme Armand Colin) est certain qu’il aura un neveu. Le gage ? Un baba glacé à trois francs chez le pâtissier Lesage, rue Montorgueil.
Cette anecdote, anodine en apparence, révèle un réseau dense de relations familiales, professionnelles et amicales entre les Marchand et la belle-famille d’Armand Colin, qui remonte au moins aussi loin que l’enfance d’Henry. À ce diner chargé en vin, participe un cousin du père de la future maman, M. Boverat. Il est venu avec ses beaux-frères et sa belle-sœur, Mme Marchand. On remarque aussi Pauline Lheureux, venue de Boulogne-sur-Mer, et qui quatre ans plus tard épousera le vainqueur du pari et donnera naissance aux futures dames Colin et Gout.
En creusant la généalogie de Pauline Lheureux on découvre que sa grand-mère était la sœur de l’arrière-grand-mère d’Henry Marchand et alors tout s’éclaire : Pauline, était de passage à Paris où vivaient ses cousins issus de germain, M. Poyard, Mme Marchand et Mme Boverat. Elle fut introduite au sein de leur cercle d’amis et notamment auprès d’un cousin de M. Boverat, qu’elle finit par épouser. Cette union renforce les liens de ce petit cercle d’amis en introduisant un nouveau lien de famille qui consolide le lien d’amitié. Ce savant mélange d’affinité, d’amitié, d’alliances et de diners bien arrosés est la clé de la longévité des liens familiaux. C’est lui qui explique l’association au deuil, sur ce faire-part, de cousins éloignés au cinquième degré, mais aussi la publication par Henry Marchand de deux romans aux éditions Armand Colin, en 1889 et 1895.

Reste un dernier nom à identifier sur notre faire-part, celui de Mauche. La piste à privilégier est celle de la proximité avec le nom Poyard, qui vient juste avant et qui doit désigner des cousins éloignés du défunt. Henry Marchand avait deux grands-oncles Poyard. On ne trouve aucun Mauche dans la descendance du premier, mais on en retrouve bien dans celle du second. Les noms Poyard et Mauche figurant sur le faire-part renvoient donc aux cousins issus de germain d’Henry Marchand : Adrien, Jules et Charles Poyard, ainsi que leur cousine Violette Levasseur, épouse Mauche.
De ses nombreux grands-oncles et grandes-tantes, c’est donc de la descendance d’un seul d’entre eux qu’il est ici question, une branche dont Henry Marchand était visiblement resté proche toute sa vie, bien qu’elle ait passé plusieurs décennies en Italie, à Florence et à Rome. Dans certaines familles bourgeoises, la distance géographique peut paradoxalement aider à entretenir le lien : elle peut réduire les petites frictions du quotidien et confèrer à l’expatriation une forme de rareté et une occasion de voyages, propices au maintien du lien.


