#challengeUproG du mois : « un testament ».

Le 20 mai 1834, au bourg du Quillio, devant Me Hervé, notaire, se présente Olivier René Ollitrault-Kerivallan, 82 ans, propriétaire rentier, veuf depuis dix ans. Il vient faire son testament-partage, c’est à dire qu’il vient répartir concrètement ses biens entre ses héritiers. L’objectif ? Éviter l’indivision et les « les difficultés qui pourraient s’élever après son décès ». Il déclare avec fermeté avoir fait ce partage « pour la plus grande utilité de ses enfants », espère qu’ils « l’accepteront avec reconnaissance », mais si l’un d’eux le contestait, peu importe la raison, il serait sanctionné en étant privé de la portion disponible c’est-à-dire qu’il ne recevrait qu’un quart de l’héritage au lieu d’un tiers.
René Ollitrault est né en 1752 au Quillio, petit village du centre de la Bretagne, qui constituait alors avec les villages voisins le « poumon » de la manufacture de toiles fines en lin, appelées « Bretagnes ». Une quarantaine de familles de marchands, parfaitement endogames, dominaient cette manufacture, où s’employaient entre 30 000 et 40 000 personnes. René naît dans l’une de ces familles. Son père, capité à 60 livres, est l’homme le plus riche des 1800 habitants du Quillio. Il était alors d’usage dans ce milieu, d’imiter la bourgeoisie de robe et d’accoler à son nom, celui d’une terre, ce qui permettait aussi de distinguer les maisons de commerce au sein d’une même famille. René se distingue de ses frères « Ollitrault de Kermarec » et « Ollitrault de Kermain » et se présente dès 1772 comme « sieur de Kerivallan », un lieu-dit du Quillio. On observe à la croissance de sa capitation que ses affaires sont bonnes, passant de 12 livres en 1772 à 35 livres en 1780. Il expédie ses toiles depuis St-Malo à destination de l’Amérique du Sud via Cadix.

Les guerres de la Révolution et de l’Empire portent un coup fatal au commerce des toiles, fermant le marché hispano-américain où 90% des toiles étaient exportées. Incapable de se restructurer, la manufacture agonise et toute la région se paupérise. Les marchands ruraux comme René Ollitrault-Kerivallan (il perd la particule pendant la Révolution) se replient alors sur leur activité secondaire d’exploitation agricole, car, grâce aux capitaux accumulés dans l’activité toilière il s’étaient depuis longtemps transformés en propriétaires et bâtisseurs de manoirs ruraux.
« Comme fortune, la poire était très belle, mais partagée, c’était à chacun de se tirer d’affaire, ce que tous ont fait honorablement avec l’aide du bon Dieu. » [extrait d’une lettre de mère St-Benoit née Ollitrault-Keryvallan (vers 1925)
En croisant le testament de René Ollitrault-Kerivallan avec les registres du cadastre, on découvre l’étendue de son patrimoine : des maisons, des métairies, des terres labourables, des prés, des vergers, pour la plupart affermés, procurant un revenu annuel de 3 586 francs. À l’époque, c’est un revenu confortable, équivalent à celui d’un médecin ou d’un notaire de campagne. Son arrière-petite-fille écrira : « Comme fortune, la poire était très belle, mais partagée, c’était à chacun de se tirer d’affaire. » Voyons donc comment René entend partager la « poire ».
René avait trois enfants et crée donc trois lots d’immeubles, en fonction de leurs revenus :
– le premier, pour sa fille, rapportait 1 140F par an ;
– le deuxième, pour son fils cadet, 1 182F ;
– et le troisième, pour son fils aîné, 1 264F.

Pour équilibrer cette répartition, il prévoit que son fils aîné paie une rente annuelle de 12,05F à sa sœur et une autre de 75,90F à son frère. Mais, en fin de rédaction, il se ravise et décide que finalement, ces deux rentes seraient payées par le fils aîné à son frère seulement, « afin d’établir un partage plus équitable ». Le notaire est-il à l’origine de ce rebondissement ? A-t-il fait remarquer à son client que le lot n°2 avait moins de valeur que les autres car il comprenait la métairie de Guerderio qui était à domaine congéable1 ?
Pour mieux comprendre ce partage et voir s’il répond à une logique territoriale, il est nécessaire de réaliser une cartographie des biens de la famille, basée sur les registres du cadastre. On se rend compte que le fils cadet ne possède aucun bien propre. Il n’avait pas été très chanceux dans ses affaires, et la métairie qu’il avait exploitée à St-Thélo quelques années plus tôt s’était révélée un échec, l’empêchant de capitaliser. Son père lui avait laissé reprendre la gestion d’un de ses domaines, celui de Lanegoff. C’est donc sans surprise qu’il le lui lègue en héritage.
La fille, veuve depuis sept ans, possède déjà en indivision avec ses enfants, la moitié du lieu-dit Kerivallan acheté par son époux au poète nantais Nicolas Le Déist de Kerivalant, petit-fils d’un marchand de toiles du Quillio. On aurait pu s’attendre à ce que le père lègue à sa fille les terres qu’il possède lui-même à Kerivallan afin de les réunir en un seul ensemble contigu, mais il préfère léguer Kerivallan à son fils aîné, sans doute dans une logique de continuité, pour que la terre éponyme reste attachée au porteur du nom Ollitrault-Kerivallan2.
Autre surprise : Olivier lègue à son fils aîné une métairie et des terres à St-Thélo, alors que sa fille jouit déjà de l’usufruit d’une partie de ces biens, privant donc le fils de revenus auxquels il pouvait s’attendre.
Ces attributions soulèvent donc des questions qui laissent clairement entrevoir d’autres logiques de répartition possibles et donc d’éventuelles revendications entre héritiers qui auraient pu survenir au décès de René en 1839. On comprend ainsi aisément pourquoi il aura choisi de partager la poire lui-même et prévenir que sa succession ne se termine en compote.

Sources :
- Archives Départementales des Côtes d’Armor, 3E66/181, Minutes de Me Hervé, notaire au Quillio, 1834
- Archives Départementales des Côtes d’Armor, 3P265/2, Tableau indicatif des propriétés foncières du Quillio, 1829 [en ligne]
- Archives Départementales des Côtes d’Armor, 3P265/1, Plans parcellaires du Quillio (cadastre), 1829 [en ligne]
- BORGO Paul-Alexis et TANGUY-SCHRÖER Judith, Prospérité toilière et chantiers paroissiaux (Le Quillio), Dossier [en ligne]
- CHARRIER Henri, Le Révérendissime Père Jean-Baptiste Ollitrault de Keryvallan, 1930
- GUILLEMOT Anthony, Prospérité toilière et chantiers paroissiaux dans les paroisses rurale de la manufacture des toiles « Bretagnes », 2007 [en ligne]
- Inventaire du patrimoine de la Région Bretagne, Dossier IA22133667, 2023 [en ligne]
- LE POTTIER Francis, Le Manoir du Penher [Le Quillio 1630-2008], 2009
- LORANT Eric, Généalogie Ollitrault de Kerivallant, Cahiers Généalogiques Costarmoricains 11, 3e trimestre 2001
- LOIR-MONGAZON Elisabeth et TANGUY-SCHRÖER Judith, Les toiles de Bretagne, une histoire à réinvestir, In-Situ, 2023 [en ligne]
- MARTIN Jean, Toiles de Bretagne, 1998 [en ligne]
- le domaine congéable est une spécificité bretonne : la propriété est dissociée ; un propriétaire possède le fonds (la terre) et un autre, le colon, possède les édifices. Ainsi, même si le revenu du lot n°2 est équivalent à celui des autres, sa valeur réelle est moindre, car la pleine propriété n’y est pas réunie. ↩︎
- la graphie du nom de la famille va évoluer vers 1860 vers la forme stylisée Keryvallan tandis que la famille reprend l’usage de la particule. ↩︎


