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1922: médaille pour une vieille servante

#challengeUproG du mois : « un domestique ».

Esquisse du tableau « Tout est du passé » de V. Maximov (1888)

Le 31 juillet 1922, Luce Augustine SERIN, 49 ans, reçoit la médaille d’honneur des serviteurs et domestiques attachés à la personne, communément appelée « médaille des vieux serviteurs ». Cette médaille a été créée par décret du 9 août 1913 afin de récompenser « la fidélité des vieux serviteurs, vieux domestiques et vieilles servantes attachés à la personne« . Il fallait au moins 30 ans d’ancienneté auprès d’une même famille pour l’obtenir.
Le ministère du Commerce et de l’Industrie décernait déjà une médaille du travail aux ouvriers et employés depuis 1886, mais les domestiques relevaient d’une autre catégorie professionnelle qui n’était pas du ressort de ce ministère. Le gouvernement décida donc d’étendre cette distinction aux domestiques et d’en confier l’attribution au ministère du Travail. Les différentes médailles d’honneur du travail fusionneront en 1948.
Les demandes de médaille devaient être adressées à la préfecture sur papier timbré, accompagnées d’un certificat de l’employeur dûment légalisé. Après enquête sur les postulants, la préfecture transmettait les dossiers au ministère du Travail.

En 1913, la domesticité était omniprésente dans la société française. Elle n’était pas le privilège des très riches : la plupart des familles de la classe moyenne employaient au moins un domestique. C’était un véritable marqueur social. La France comptait alors 929 000 domestiques en 1911 (4.62% de la population active), dont environ 30% de domestiques de ferme, occupant souvent cette fonction de manière temporaire. Ce n’était pas cette domesticité agricole que la médaille visait en priorité, mais les domestiques de maison, récompensés pour leur « service aux familles », valeur forte de l’époque.

La décoration de Lucette Serin est annoncée dans L’Echo des marchés du Centre du 10-8-1922

Le 31 juillet 1922, Luce Augustine dite Lucette SERIN reçoit cette médaille pour trente-quatre années de service chez Mmes DYDZIUL et NIVELLE. L’avis est publié dans le Journal Officiel du 6 août.

Lucette SERIN est née le 11 septembre 1872 à Saint-Valentin, à une dizaine de kilomètres d’Issoudun. Elle perd son père, modeste journalier-vigneron, à l’âge de huit ans. Sa mère ne se remarie pas. Elle travaille comme journalière et élève seule ses trois enfants, dont Lucette est la benjamine. Lucette n’a pas encore treize ans lorsqu’elle est placée comme domestique dans son village, chez M. ROCHET, meunier et fermier, qui emploie pas moins de six domestiques logés.

En 1887, à quinze ans, elle entre au service de M. et Mme DYDZIUL à Issoudun. M. DYDZIUL est un ancien sous-officier de la révolution polonaise de 1830, réfugié à Issoudun, où il est alors économe des hospices de la ville. Son épouse a dirigé pendant près de cinquante ans une pension de demoiselles.

Après neuf années passées chez les DYDZIUL, Lucette part à Paris pour entrer au service de leur fille unique, Mme NIVELLE. Celle-ci est veuve depuis près de dix ans d’un inspecteur général des prisons de France. Dès lors, Lucette ne quittera plus sa patronne. Elle est à ses côtés lorsque Mme NIVELLE perd son fils unique en 1901. Elle est à ses côtés lors de la Grande Guerre qui voit l’ascension héroïque, puis la disgrâce spectaculaire du nom NIVELLE en la personne du neveu de Mme NIVELLE, le général NIVELLE.

Reconstitution IA de la médaille de Luce Serin

À la fin de la guerre, les deux femmes reviennent s’installer à Issoudun où la vie est moins coûteuse, car Mme NIVELLE, si elle est incontestablement bourgeoise, n’est pour autant pas riche. Elle ne possède aucun bien immobilier et vit d’une pension annuelle de réversion de 1 471 francs, complétée par le revenu de quelques obligations. Ses revenus correspondaient donc au salaire d’un petit employé et étaient juste suffisants pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa fidèle servante.

Le 1er mai 1929, Mme NIVELLE décède à son domicile à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Quelques jours plus tard, Lucette SERIN, âgée de cinquante-six ans, vient faire sa déclaration de succession. En vertu d’un testament olographe rédigé en 1926, elle est la légataire universelle de la défunte. Il s’agit là d’une nouvelle récompense de sa fidélité et, sans aucun doute, d’une marque d’estime et de confiance exceptionnelle. Le mobilier cossu de Mme NIVELLE est vendu aux enchères le 23 juin 1929 pour 35 428 francs, un montant très proche de son estimation.
Lucette SERIN ne survit que quelques années à sa patronne. Elle meurt à Issoudun le 4 novembre 1935, célibataire, la vie de domestique exigeant souvent un tel sacrifice.

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