Je vous emmène ici avec moi dans une enquête qui vous aidera à comprendre comment fonctionne la généalogie génétique et comment tests ADN et Archives peuvent se compléter. Au sommaire de cette première partie : les enfants d’un bigame volage et la découverte d’une infidélité…

[télécharger l’enquête dans son intégralité | download the investigation report in full]

Tout commence lorsque MAGUY fait un test ADN autosomal. Elle peut alors consulter sur le site du prestataire, une liste d’autres personnes qui ont fait un test et qui partagent de l’ADN avec elle. Parmi eux on trouve un certain CLAUDE avec lequel MAGUY partage 83.6cM (centiMorgan) d’ADN, ce qui veut dire qu’ils doivent avoir un ancêtre commun à la 4e ou 5e génération. Je contacte CLAUDE qui me donne les éléments pour faire sa généalogie. Je remonte les générations, toutes en Normandie, mais je ne trouve aucun ancêtre commun avec MAGUY… Bizarre… « Maman sûre, Papa peut-être« … Mais de quel côté se trouve la faille ? Celui de CLAUDE ou celui de MAGUY ?

J’avance dans l’exploitation des résultats ADN de MAGUY et au hasard des correspondances ADN, je confirme que six de ses huit arrière-grands-parents le sont bien biologiquement. Parmi les deux restants, il y en a un qui commence à sérieusement soulever des questions, c’est son arrière-grand-père de Jersey, une dépendance de la couronne britannique proche des côtes normandes. Cet arrière-grand-père, Winter Quenault, était un véritable jersiais « de souche » et il aurait logiquement dû transmettre au minimum 400cM d’ADN insulaire à MAGUY. Là où le doute s’installe c’est lorsque je compare l’ADN de MAGUY avec ceux d’un groupe de plus de 400 personnes originaires de Jersey, sur le site GedMatch. Les correspondances ne reflètent alors pas du tout une ancienne ascendance jersiaise de MAGUY… Ce qui soulève donc des questions sur l’origine du papy Quenault…
Pour vérifier sa filiation, je recherche des descendants de la famille Quenault et je me rapproche d’une certaine VICKY que je rencontre sur un site de généalogie. Elle descend d’un frère de Winter Quenault et elle me dit avoir fait un test ADN. Super ! Je compare donc son ADN avec celui de MAGUY et je ne trouve pas d’ADN commun entre les deux, mais c’est sans surprise car des petites-cousines au 2e degré n’ont que 14% de chance de partager de l’ADN autosomal. Par contre, là où c’est plus révélateur, c’est qu’elles n’ont pas de correspondances communes (des personnes qui partageraient un bout d’ADN avec l’une et un autre bout avec l’autre), et puis surtout l’ADN de VICKY, lui, révèle un ADN jersiais de souche, qui ne peut venir que de sa lignée Quenault, ses autres lignées étant Anglaises, Françaises et Irlandaises. Le doute se confirme : soit la grand-mère de MAGUY n’est pas la fille de son père putatif soit c’est l’arrière-grand-père qui n’est le fils d’aucun de ses deux parents (plus rare)…
Chaque jour, de nouvelles personnes font leur test ADN et la liste des correspondances de MAGUY s’étoffe en continue sur le site du prestataire. Tout va alors se bousculer un an plus tard lorsque de nouvelles correspondances ADN apparaissent :
- ARLETTE, Française, partage 208.8cM d’ADN avec MAGUY
- JOHN, Anglais, partage 48.3cM d’ADN avec MAGUY
- ADÈLE, Française, partage 73.9cM d’ADN avec MAGUY.

Mais ce qui est le plus intéressant c’est que ces gens-là partagent tous de l’ADN entre eux ! Le site du prestataire nous permet en effet de voir cela ! Tout ce petit monde « triangule » et a donc forcément des ancêtres communs… Ils forment ce qu’on appelle un « cluster ». Je décide de les contacter un par un ! ADÈLE a 92 ans, c’est son fils qui me répond : elle a été abandonnée et ne connait pas ses parents ; le fils d’ARLETTE me fournit les éléments pour explorer sa généalogie ; quant à JOHN il est surpris de se trouver trois cousines en France et il m’apprend qu’il vient de découvrir une correspondance ADN très forte avec un certain MARTYN de Guernsey, l’île voisine de Jersey… C’est une piste intéressante… J’écris à MARTYN et lui demande de vérifier sa liste de correspondances ADN. Il y trouve ARLETTE et ADÈLE. Le cluster accueille donc un 5e membre ! Et peut-être même un 6e… car je découvre qu’ADÈLE et CLAUDE, notre énigme du début, partagent de l’ADN, et pas qu’un peu : 108.2cM.
Il suffit donc de trouver comment ce petit monde est connecté entre eux et d’identifier leur ancêtre commun qui de toute évidence est aussi celui de MAGUY. Mais cela s’avère plus compliqué que prévu, car ADÈLE, ARLETTE, JOHN et MARTYN ont tous les quatre des « trous » dans leurs filiations (enfants nés d’un ou de deux parents « inconnus » des registres d’état-civil)… C’est un sacré manque de bol…
Mais pas question d’abandonner! Procédons par étape et intéressons-nous d’abord au lien le plus fort, celui entre JOHN et MARTYN qui partagent 839cM d’ADN. C’est énorme ! Avec un tel score, seulement 8 ans d’écart d’âge et des parents de la même génération, ils doivent être cousins germains… mais nous retournons la situation dans tous les sens et ça ne colle pas… Chacun connait trois de ses grands-parents et leurs résultats ADN confirment que ces grands-parents sont bien leurs aïeux biologiques. Par contre chacun de leur père est né d’un « père inconnu ». Il n’y a donc qu’une seule possibilité : JOHN et MARTYN partagent un même grand-père. Ils ne seraient pas cousin germain mais cousins consanguins (ou « demi-cousins »). C’est surprenant car la probabilité est faible mais elle existe bel et bien : seulement 4% des « demi-cousins » partagent un volume aussi grand d’ADN. Ils font donc partie du lot : leurs pères étaient forcément demi-frères. L’un est né en 1925 à Guernsey et l’autre en 1926 en Angleterre. Qui donc était le père biologique de ces deux enfants ?
JOHN ne sait rien de son grand-père mais il sait que sa grand-mère avait été « Kodak girl » et des photos d’elle ont été retouvées datant d’environ 9 mois avant la naissance de son fils : elle était alors… à Jersey (tiens donc!) ; du côté de MARTYN, si son grand-père était inconnu à l’État-civil, il était néanmoins connu par la famille. MARTYN me donne un nom, une date et un lieu de naissance. Je me propose donc d’enquêter sur le bonhomme et de reconstituer son histoire :
Hector Johnson est né en 1906 à Portsmouth en Angleterre, fils d’un militaire anglais et de son épouse originaire de Jersey. Il a deux ans quand ses parents « rentrent » à Jersey. À l’âge de 15 ans, il s’engage dans l’armée britannique mais deux ans plus tard, ses services, notés comme « mauvais », ne sont « plus requis ». Il rentre alors à Jersey et passe l’été de ses 18 ans sur l’île voisine de Guernsey où habite sa soeur. Il y rencontre Edith, une jeune Guernesiaise de 20 ans qui tombe enceinte. Elle en est à son 5e mois de grossesse lorsqu’Hector Johnson rejoint de nouveau l’armée. La jeune fille accouche d’un fils au mois de mai 1925 et lui donne le nom de Johnson comme « middle name » (deuxième prénom). Au mois de septembre de la même année, Hector, 19 ans, de nouveau libéré du service, est de retour à Jersey et s’y marie, avec une autre jeune femme. C’est seulement trois mois après ses noces qu’il aurait donc rencontré Daisy, en voyage à Jersey en tant que « Kodak Girl » (modèle publicitaire pour la marque Kodak). De retour en Angleterre, elle se découvre enceinte et y accouche d’un fils. Hector quant à lui quittera Jersey pour s’installer à Londres. Il s’y mariera en 1932 (sans divorcer de sa première femme) et sera plus tard au centre d’une affaire judiciaire pour bigamie. Il est mort en 1966.
L’identité du grand-père de JOHN et MARTYN est une aubaine pour notre « cluster », car l’ancêtre commun à tous le cluster se trouve nécessairement quelque part dans l’ascendance d’Hector Johnson, qu’il va donc falloir comparer avec celle des autres membres du cluster :
- du côté de MAGUY, aucun ancêtre commun… (mais on soupçonne une faille, rappelez-vous) ;
- du côté d’ADÈLE, impossible de creuser. Elle est née à St-Malo de parents inconnus ;
- du côté d’ARLETTE, la comparaison est impossible, car d’après l’ADN, son lien avec le cluster existe via son grand-père maternel, un enfant trouvé à Domfront en Normandie, né de père et de mère inconnus. Je consulte son dossier d’enfant assisté mais n’y trouve rien sur ses parents.
- du côté de CLAUDE, par contre, on a une généalogie sans « trou », localisée dans le département de la Manche… C’est notre seul espoir…
Je découvre que la maman d’Hector Johnson était jersiaise mais qu’elle était issue de l’immigration. Ses parents avaient migré à Jersey, en provenance du village de St-Remy-des-Landes, dans la Manche… et c’est justement le village natal du grand-père de CLAUDE! Je remonte deux générations de plus et BINGO : l’arrière-arrière-grand-mère de CLAUDE et la grand-mère d’Hector Johnson étaient soeurs! L’excitation monte. L’étau se resserre. Les ancêtres communs du cluster sont là, quelque part dans l’ascendance de ces deux soeurs qui ont pour noms Eugénie et Adèle Houellebecq!

Houellebecq ! Ce nom me dit quelque chose… Je l’ai déjà vu quelque part, ailleurs que sur les plateaux de TV ou les rayons du libraire… Je me replonge dans l’arbre généalogique de MAGUY… Je regarde dans les collatéraux et je tombe sur ce nom dans la branche de son arrière-grand-père jersiais, le fameux Winter Quenault, celui qui aurait dû lui transmettre de l’ADN jersiais qu’il ne lui a pas transmis… Winter avait une cousine germaine qui avait épousé un certain Jean Houellebecq, migrant normand, originaire du même village de la Manche. Je découvre alors qu’il est le fils naturel d’Adèle, l’une des deux soeurs Houellebecq… Comment ça ? Donc MAGUY appartient au cluster ADN de la famille du mari d’une cousine ? Mais qu’est-ce que cela peut-il vouloir dire ? L’arrière-grand-mère de MAGUY aurait-elle « fauté » avec son cousin-par-alliance ?

Je me mets sur les traces du beau-cousin Houellebecq, le suit dans les recensements de Jersey et là SURPRISE sur celui de 1891. Non seulement il était le cousin-par-alliance mais il était aussi le voisin ! Le couple Houellebecq vit à côté du couple Quenault ! La grand-mère de MAGUY figure sur le recensement. Elle est là âgée de trois ans. L’hypothèse qui nous vient immédiatement c’est qu’elle est donc la fille du voisin/cousin ! Ça paraît tellement cliché et pourtant… ça expliquerait TOUT : le fait que MAGUY n’ait pas d’ancien ADN jersiais, le fait que son ADN ne corresponde pas à celui des Quenault, et surtout, le fait qu’il corresponde, en ces proportions, à ceux des membres de notre cluster.
On a bien envie de crier « Victoire! » mais attention à ne pas tirer de conclusions hâtives. Oui, les Quenaults et les Houellebecqs étaient voisins mais Mme Quenault a très bien pu tomber sous le charme d’un parent (oncle ou cousin) de M. Houellebecq. L’enquête est loin d’être terminée. Un nouveau chapître s’ouvre où il va falloir manipuler statistiques et probabilités afin d’identifier lequel des membres de la famille Houellebecq s’est acoquiné avec l’arrière-grand-mère… Reste aussi à rattacher au cluster ADELE et ARLETTE l’une abandonnée et l’autre dont le grand-père a été abandonné.
À suivre…